Atelier

Introduction de Maurice Druon

<i>Arcade humaine</i>, 1963. Tempera, Collection particulière, USA.
Arcade humaine, 1963. Tempera, Collection particulière, USA.

« Il a déjà été dit et répété qu’il existait «le cas» Morgan-Snell, ce qui signifie que l’on se pose à son sujet un certain nombre de questions, qui restent sans réponse. Comment est-il possible qu’une autodidacte de la peinture et de la sculpture, je me le demande également, ait atteint une telle maîtrise de ces techniques, cette connaissance parfaite de l’anatomie, cette science magistrale des compositions, ces prouesses de l’équilibre, ces splendides couleurs qui rappellent tantôt l’émail, tantôt le vitrail?

Avant de peindre un personnage vêtu, Morgan-Snell commence par le peindre nu, et si la partie avant de la tête d’un cheval doit apparaître en fond d’une de ses fresques, elle aura d’abord dessiné le cheval en entier avant de l’effacer. C’est la méthode qu’utilisait Ingres. Mais comment l’a-t-elle découverte et surtout comment a-t-elle appris à s’en servir avec une telle assurance?

Comment est-il possible que de ses mains fines, lisses, soignées, dont on pourrait penser qu’elles sont celles d’une personne oisive, comment est-il possible que ce salon mouluré d’un hôtel de la rive gauche, où elle a installé son atelier, sortent ces toiles impressionnantes tant par leurs dimensions que par leur force et par leurs sujets?

Le contraste entre la personne et son œuvre, entre son apparence quotidienne et ses créations, est trop fort pour qu’on ne soit conduit à en être surpris et je dirais presque à s’en inquiéter. Les contrastes absolus cohabitent dans sa nature et constituent-ils pour elle une nécessité? » Extrait de la préface du catalogue écrite par Maurice Druon, membre de l’Académie Française, Ministre des affaires culturelles, à l’occasion de l’exposition à la Galerie Bernheim-Jeune (octobre-décembre 1971).


Les sources d’inspiration

<i>Le Paradis perdu</i>, Tempera sur toile avec réhauts de feuilles d'or
Le Paradis perdu, Tempera sur toile avec réhauts de feuilles d'or

Dans son œuvre Morgan-Snell a choisi de glorifier le corps humain, débarrassé de tout ce qui peut lui donner un caractère temporel. Elle remet le corps au centre de l’art, dans une époque où l’abstrait fait florès.

Ayant vécu son enfance au Brésil, elle a observé la musculature mobile des ouvriers noirs ou mulâtres, qui travaillaient, la peau nue, dans les plantations sous le brûlant soleil brésilien. Elle vivait très proche de la nature. Elle considère que l’animal tient une place importante auprès de l’homme et il est représenté dans un grand nombre de ses tableaux : des chevaux qui étaient ses compagnons de jeunesse, des licornes, des éléphants, des taureaux. Les oiseaux occupent une place très particulière « les oiseaux ses compagnons de travail, ses amis, un peu ses enfants ». Elle cherche dans son art ce qu’elle avait eu sous les yeux durant son enfance : le corps humain magnifié par l’effort physique.

Elle dévore les récits épiques : Homère, la Bible, Dante et Milton. Son esprit se meuble des héros de la Fable. Une fois en Europe, elle s’enflamme devant Michel Ange, Le Tintoret et Tiepolo, elle constitue une collection de cartes postales des œuvres de ces artistes, regroupées dans des albums toujours prêts à être consultés. Elle se sert de l’apport classique pour composer un hymne à la beauté des formes humaines en mouvement, sublimation des jeux musculaires rythmés par une sensualité biblique. L’inspiration de l’artiste est toujours soutenue par un travail assidu. Elle a été son propre maître, mais a vérifié ses découvertes en les comparant aux grandes toiles du passé.


<i>L'Âge d'Airain</i>, 1974. Huile et techniques mixtes
L'Âge d'Airain, 1974. Huile et techniques mixtes
<i>Les Ecuries d'Augias</i>, 1975. Tempera
Les Ecuries d'Augias, 1975. Tempera

L'atelier

Morgan-Snell travaillant, dans son atelier, sur le panneau de <i>La Vierge au Temple</i> pour l'église de La Trinité
Morgan-Snell travaillant, dans son atelier, sur le panneau de La Vierge au Temple pour l'église de La Trinité

Sa conception d’une œuvre : « L’idée qui surgit dans ma tête ne se laisse pas saisir sans effort. Avant de pouvoir exprimer sur la toile l’image dont j’ai la vision, je traverse une période d’incubation souvent longue et parfois cruelle. Luttant avec une énergie farouche pour dominer la matière, il arrive un moment où l’œuvre acquiert son indépendance, raconte son histoire, rayonne de sa propre lumière. Je sens alors qu’elle ne m’appartient plus et qu’elle est terminée».

Perfectionniste, précise, Morgan-Snell se documente constamment sur un thème qu’elle a choisi. Son œuvre est essentiellement consacrée à l’être humain, ses toiles transcrivent l’importance de celui-ci, mi-homme mi-dieu, il aura à conquérir la nature, à dominer les forces obscures.

Sa façon de travailler : L’atelier est clair, lumineux. Des oiseaux s’y promènent en liberté. Morgan-Snell adore les oiseaux : perroquets, perruches, moineaux qui viennent familièrement se percher sur son épaule lorsqu’elle travaille. Leur chant est pour elle une musique dont elle a besoin pour travailler : « elle me fait entrer dans une sorte d’état second propice à la création » explique-t-elle. Dans l’atelier sont disséminées plusieurs maquettes de statues et sur les chevalets des toiles sur lesquelles elle est en train de travailler.

Le modèle vivant : « Tandis que nous transposons, nous idéalisons. Un modèle, pour moi, c’est un point de départ. Je pars de là pour exprimer une idée. Le modèle est un accessoire, en quelque sorte. Un modèle homme et un modèle femme m’ont suffi pour réaliser toute mon œuvre, jusqu’à présent ».

Les personnages : « Titans, Olympiens aux muscles d’acier, femmes roulées dans une complexion d’athlètes, bambins modelés en ronde-bosse », a écrit à son propos Gaston Villeberdeau. Morgan-Snell, obsédée par le mouvement, idéalise les masses, exalte les lignes qui s’accordent en une profusion de raccourcis constants, aux perspectives aériennes où s’entremêlent, profane et sacré. C’est une peinture de sculpteur, ce qui explique le modelé puissant, lyrique des personnages, les gestes qui font saillir les muscles, les positions contrastées, hardies mais toujours harmonieuses.

Les personnages remplissent la toile d’une manière presque compacte ; c’est la plénitude du corps humain que l’auteur veut rendre et glorifier. Elle est mise en valeur par des avalanches de fleurs et de rayons qui tissent une toile de fond contrastée.

L’idée de faire évoluer les corps dans le vide, comme s’ils flottaient dans un univers libéré des lois de la pesanteur, a été reprise par Morgan-Snell dans ses œuvres à partir de 1969. Selon Morgan-Snell : « Les figures que vous rencontrez dans certaines de mes compositions libérées de la Terre et de ses servitudes, allégées de tout apport matériel, emportées dans le flux et le reflux infinis des choses, comme l’indiquent les lignes cosmiques qui sillonnent mes dessins, ces figures évoquent l’être humain éternel, l’être humain épuré et affranchi par l’art ».


Composition, Esquisse au crayon
Composition, Esquisse au crayon
Composition en cours d'exécution
Composition en cours d'exécution

Les Thèmes

<i>Les Chevaux d'Alcinous, roi des Phéniciens</i>, 1966. Tempera
Les Chevaux d'Alcinous, roi des Phéniciens, 1966. Tempera

Pour l’artiste « la mythologie permet le contact entre l’Humain et le Divin ».

Étant donné son tempérament, Morgan-Snell se trouve à l'aise et de plain-pied lorsqu’elle s’inspire de quelque grand récit épique comme ceux d’Homère, deDante ou de Milton, qui depuis l’enfance lui sont familiers. L’Odyssée lui a fourni des sujets pour de nombreux dessins. Il en est ainsi de la nymphe Calypso peinte sous la forme d'une jeune femme à la peau brune, au dos bien galbé, au geste élégant et sobre. Ailleurs, Morgan-Snell évoquera Ulysse attaché au mât de son vaisseau pour ne pas se laisser attirer par le chant des sirènes. Les personnages mythologiques, qu’ils se nomment Ulysse, Télémaque, Alcinous, Nausicaa ou Calypso ne sont pas requis en vue seulement de fournir l’occasion de magnifier de beaux corps, de rendre hommage à la chair dorée du guerrier aux muscles bien attachés, ces figures charnelles sont aussi des symboles.

Ces hommes et ces femmes aux destinées prodigieuses représentent l’Homme et la Femme à travers les âges, les races, les milieux, les désirs, les joies etles douleurs. Les nombreuses études aux titres divers : Printemps, Nuits de Mai, Adolescentes, Esclaves au Soleil, Les Filles de Piabanha, La Force maternelle attestent à cet égard l’irrésistible penchant de l’artiste vers le symbolisme. En illustrant les funèbres hallucinations de Dante dans sa promenade aux enfers ou en évoquant son ascension éblouie vers le paradis, Morgan-Snell ne retient ni les descriptions satiriques ni les méditations théologiques (ou théosophiques) du poète. La Divine Comédie est une sorte de laboratoire où l’âme humaine est soumise à toutes les angoisses et à toutes les émotions imaginables. Dans les scènes qu’elle emprunte à Dante, Morgan-Snell donne à ses figures un caractère à la fois emblématique et humain.

Elle aborde également un thème biblique celui d’Adam et Eve qui ne doit rien à l’iconographie traditionnelle, Eve prend d’une main un fruit à terre, et de l’autre tient un cercle auquel s’enroule le serpent, cercle qui symbolise la perfection trompeuse promise par Satan. Dans son visage aux yeux fermés qui semble savourer intérieurement une illusion, et dans ce corps qui s’affaisse, on sent une Eve vacillante déjà perdue. Elle manifeste un talent pourl’art religieux avec des toiles telles La Piéta, La Tentation de Saint Antoine et l'Ave Maria et les peintures murales de la Trinité, La Présentation de la Vierge au temple et La Vierge à la Pentecôte.

<i>La Piéta</i>, 1974. Tempera
La Piéta, 1974. Tempera

Retour en haut